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Le retour des Saoudiens au Liban, entre les attentes et les réalités

Le retour des Saoudiens au Liban, entre les attentes et les réalités
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Par Fouad Karam

L’information a eu l’effet d’une douche froide. L’ambassadeur saoudien Walid al Boukhari, dont le retour au Liban a été tant attendu au moins par une partie des Libanais, est bel et bien revenu mais ses rencontres ne montrent jusqu’à présent, aucune action réelle pour changer la donne électorale en profondeur. Il s’est ainsi rendu à Dar el Fatwa dans une première visite officielle, il a offert au mufti Abdel Latif Deriane un grand nombre d’exemplaires du Livre Saint, le Coran, en guise de cadeau. Il a certes donné des iftars politiques, réunissant les figures de ce qu’on appelait le 14 Mars mais il s’est aussi rendu auprès du chef de l’Etat dans le cadre des visites protocolaires. Cette série de rencontres, alors que son retour était attendu comme un facteur déterminant pour renverser les équilibres politiques actuels au Liban, en faveur du camp hostile au Hezbollah et à ses alliés a soulevé de grandes interrogations. Pour plusieurs observateurs, le message serait ainsi différent : l’ambassadeur saoudien n’est pas revenu au Liban pour prendre la tête du camp hostile au Hezbollah mais pour reprendre une mission diplomatique de rééquilibrage des influences régionales au Liban.

Selon d’ailleurs le mot d’un politicien libanais chevronné : les responsables n’ont pas compris pourquoi les dirigeants saoudiens se sont fâchés du Liban et pourquoi ils ont décidé de ne plus l’être. Pour rappel, les dirigeants saoudiens avaient exprimé leur colère à l’égard du Liban et ils avaient rappelé leur ambassadeur à Beyrouth à la suite de propos prononcés par le ministre de l’Information Georges Cordahi, avant sa désignation sur l’inutilité de la guerre au Yémen. Le ministre en question s’était excusé avant de démissionner mais cela n’avait pas calmé les dirigeants saoudiens, qui ont entraîné avec eux les autres dirigeants des Etats du Golfe. Depuis septembre dernier, le Liban a été ainsi pratiquement boycotté par les Etats du Golfe et leur absence s’est cruellement fait sentir, notamment sur le plan économique. D’ailleurs, les dirigeants libanais ont tout tenté pour essayer d’amadouer les Etats du Golfe, les dirigeants du Qatar ont été sollicités ainsi que certains dirigeants occidentaux. Avec l’approche des élections législatives prévues le 15 mai, l’absence des Etats du Golfe est devenue encore plus pesante, surtout pour l’ancien camp du 14 Mars et en particulier pour la scène sunnite, déjà privée de son principal représentant, le Courant du Futur et son chef Saad Hariri.

Les milieux dirigeants saoudiens ont bien tenté d’exprimer un appui à l’ancien Président du Conseil Fouad Siniora, pour qu’il assure la relève après le retrait de Saad Hariri, mais il est clair que ce dernier n’a pas réussi à mobiliser la rue sunnite. Les mêmes milieux ont tenté de pousser le chef des Forces Libanaises pour qu’il prenne la tête du camp hostile au Hezbollah et pour rallier les sunnites, mais là aussi, l’opération n’a pas été un franc succès et la rue sunnite est apparue désemparée et dispersée. Ce qui profitait aux sunnites proches de la résistance.

C’est dans cette optique qu’une délégation saoudienne s’est rendue en France sur une invitation de la cellule de l’Elysée chargée du dossier libanais. Au bout de plusieurs réunions, les Français ont convaincu les saoudiens que leur retrait du Liban profite au camp qui leur est hostile et qu’il serait bon de ne pas abandonner leurs alliés. C’est ainsi qu’il a été convenu de créer un fonds franco-saoudien d’aide au peuple libanais et c’est le Président du Conseil Négib Mikati qui en a fait l’annonce officielle en décembre dernier. C’était là le premier signe du retour des Saoudiens au Liban.

Il y a eu ensuite ce qu’on a appelé l’initiative Koweitienne, un document en 14 points proposé par les Etats du Golfe comme condition pour renouer les relations diplomatiques avec le Liban. Certains points portaient sur des réformes financières et structurelles, d’autres confirmaient les dispositions des résolutions internationales appelant à la concentration des armes entre les mains du Hezbollah et d’autres pressaient carrément l’Etat libanais à prendre des mesures contre cette formation. Sommé de répondre rapidement à ce document, le Liban officiel a présenté un document en demi-teinte, acceptant certains points et réclamant du temps pour d’autres et il l’a remis aux Koweitiens. Au Liban, les médias proches du camp hostile au Hezbollah ont tourné en dérision la réponse libanaise, assurant qu’elle sera rejetée par les dirigeants du Golfe. Qu’elle n’a donc été la surprise lorsque les dirigeants du Golfe ont annoncé leur retour progressif au Liban. Soudain, l’un après l’autre, les ambassadeurs des Etats du Golfe sont revenus à Beyrouth et ils ont effectué leurs tournées officielles, religieuses et politiques.

Comme ce retour aussi soudain que le départ, a eu lieu à quelques semaines des élections législatives, la plupart des médias ont considéré que le timing était lié à cette échéance. D’autant que depuis quelques jours, les pronostics se multiplient au sujet d’une victoire annoncée du Hezbollah et de ses alliés aux élections. En dépit de la campagne menée contre eux, ils devraient obtenir entre 60 et 70 sièges, balayant ainsi tous les rêves de changement imaginés par les parrains régionaux et internationaux du camp du 14 Mars. De nombreux analystes en ont immédiatement déduit que les Etats du Golfe avaient décidé de donner des fonds à leurs alliés pour les aider à inverser la donne et à réduire la part du Hezbollah et de ses alliés dans les prochaines élections. Sinon, pourquoi effectuer un tel retour si rapidement à quelques mois du scrutin législatif ?

C’est ainsi que tous ceux qui ont été invités à l’iftar chez l’ambassadeur saoudien avaient cru qu’ils bénéficieraient de sa générosité.

Mais jusqu’à présent, celle-ci est restée limitée. Certes, avant même son retour au Liban, l‘ambassadeur Walid al Boukhari a exprimé une attention particulière pour l’ancien Premier ministre Fouad Siniora, l’appelant au téléphone à partir de Riyad pour lui présenter ses vœux à l’occasion du début du mois de jeûne, puis se réunissant à Beyrouth avec lui, dès son arrivée, au point d’ailleurs que ce dernier a déclaré, après le retour d’Al Boukhari à Beyrouth, que «l’air est désormais plus léger et vivifiant».

Mais de l’avis des analystes, l’implication saoudienne dans les prochaines élections n‘est pas à la hauteur des attentes libanaises. Selon ces analystes, la visite d’Al Boukhari à Baabda, qui n’a duré pourtant que 15 minutes et qui était protocolaire, a aussi constitué une déception pour le camp hostile au Hezbollah qui misait sur ce retour pour lui donner un nouvel élan, sur le plan électoral. Certes, il reste encore 4 semaines avant les élections, mais, toujours selon les analystes précitées, si les Saoudiens voulaient réellement opérer un changement radical sur le plan électoral, ils seraient intervenus avant la formation des listes... Le retour des ambassadeurs du Golfe serait donc plus lié à leur nouvelle politique de ne pas lâcher le Liban mais sans pour autant miser sur les résultats des prochaines législatives.

Selon des personnalités proches de Dar el Fatwa, al Boukhari souhaite certes établir une sorte d’équilibre face au camp du Hezbollah et de ses alliés. Il veut aussi redonner un élan à la rue sunnite actuellement démobilisée, mais il chercherait surtout à confirmer l’influence saoudienne au Liban pour que le royaume wahabite ait son mot à dire dans les ententes qui se préparent dans la région...

 

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