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Ma sœur a été torturée dans une prison saoudienne. Pompeo garde le silence

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Le secrétaire d’État américain est en visite à Riyad, mais les prisonniers politiques ne figurent pas à son ordre du jour.

Lorsque le secrétaire d'Etat américain Mike Pompeo s’est rendu en Arabie saoudite lundi, il a discuté du Yémen, de l'Iran et de la Syrie et a pris «des nouvelles sur le déroulement de l'enquête sur la mort du journaliste Jamal Khashoggi».

Je suis choquée du fait que les courageuses militantes d’Arabie saoudite qui ont été incarcérées dans les prisons saoudiennes pour avoir revendiqué leurs droits et leur dignité ne figurent pas dans le programme de M. Pompeo. L’apathie de M. Pompeo m’a été personnelle car une des femmes détenue, Loujain al-Hathloul, est ma sœur. Elle a travaillé sans relâche pour revendiquer aux femmes saoudiennes le droit de conduire.

J'habite à Bruxelles. Le 15 mai, ma famille m'a appelée en me disant que Loujain avait été arrêtée alors qu’elle se trouvait chez mes parents à Riyad. J'ai été choquée et confuse parce que l'interdiction faite aux femmes saoudiennes de conduire était sur le point d'être levée.

Nous n'avons pas pu savoir pourquoi elle avait été arrêtée et où elle était détenue. Le 19 mai, les médias saoudiens l'ont accusée, ainsi que les cinq autres femmes arrêtées, d'être des traîtres. Un journal proche du gouvernement a cité des sources selon lesquelles ces femmes seraient condamnées à des peines allant jusqu'à 20 ans, voire à la peine de mort.

Loujain a été arrêtée, la première fois en décembre 2014 après avoir tenté de conduire la voiture des Émirats arabes unis jusqu’en Arabie saoudite. Elle a été libérée après plus de 70 jours de détention et a été soumise à une interdiction de voyage pendant plusieurs mois.

En septembre 2017, le gouvernement saoudien a annoncé que l'interdiction de conduire des femmes serait levée en juin. Loujain a alors reçu un appel de la part d'un fonctionnaire de la cour royale lui interdisant de commenter la décision ou même d'en parler sur les réseaux sociaux.

Loujain a déménagé et s’est installée aux Emirats Arabes Unis.  Elle s'est inscrite à l'Université de la Sorbonne- campus d'Abu Dhabi pour obtenir un master en sociologie appliquée. Mais en mars, elle a été arrêtée par des agents de la sécurité alors qu'elle conduisait sa voiture, et a été transférée dans une prison à Riyad, en Arabie saoudite. Elle a été libérée quelques jours plus tard, mais interdite de voyager et d’utiliser les réseaux sociaux.

Puis elle a été arrêtée en mai. J'espérais que Loujain serait libérée le 24 juin, date prévue pour la levée de l'interdiction de conduire des femmes saoudiennes. Ce jour glorieux est arrivé et j'ai été ravi de voir des Saoudiennes derrière le volant, mais Loujain n'a pas été libérée. J’ai gardé le silence, espérant que mon silence pourrait la protéger. À cette époque, j'ai été frappée par une tendance stricte qui émergeait sur les réseaux sociaux en Arabie saoudite. Toute personne qui critiquait ou faisait une remarque sur tout ce qui concernait l’Arabie saoudite était qualifiée de traître. L’Arabie saoudite n’était jamais une démocratie, mais elle n’était pas non plus un État policier.

J'ai gardé mes pensées et mon chagrin à moi seule. Entre mai et septembre, Loujain était placée à l'isolement carcéral. Au cours des brefs appels téléphoniques qu'elle était autorisée de faire, elle nous a dit qu'elle était détenue dans un hôtel. «Es-tu au Ritz-Carlton?» Ai-je demandé. «Je n’ai pas le statut des détenus du Ritz, mais c’est un hôtel», a-t-elle ajouté.

À la mi-août, Loujain a été transférée à la prison de Dhaban à Djeddah et mes parents ont été autorisés à lui rendre visite une fois par mois. Mes parents ont vu qu'elle tremblait de manière incontrôlable, incapable de se tenir droite, de marcher ou de s'asseoir normalement. Ma sœur forte et résiliente a signalé que son problème été dû à la climatisation et a essayé d’assurer à mes parents qu’elle irait bien.

Après l'assassinat de Jamal Khashoggi en octobre, j'ai lu des rapports affirmant que plusieurs personnes détenues par le gouvernement saoudien au Ritz-Carlton à Riyad avaient été torturées.

J'ai commencé à recevoir des appels téléphoniques et des messages de nos proches et nos amis me demandant si Loujain avait également été torturée. J'ai été choquée par l’idée qu’une telle chose puisse être arrivée. Je me demandais comment les gens pouvaient croire qu'une femme pouvait être torturée en Arabie Saoudite. Je croyais que les mœurs sociales de la société saoudienne ne le permettraient pas.

Toutefois, à la fin du mois de novembre, plusieurs journaux, Human Rights Watch et Amnesty International, ont signalé que des militants et militantes des droits de l'homme détenus dans des prisons saoudiennes avaient été torturés. Certains rapports ont mentionné des agressions sexuelles.

Mes parents ont rendu visite à Loujain à la prison de Dhaban en décembre. Ils l'ont interrogée sur les informations faisant état de torture et elle s'est effondrée en larmes. Elle a déclaré avoir été torturée entre mai et août, date à laquelle elle n'était pas autorisée à recevoir de la visite.

Elle a déclaré avoir été détenue à l'isolement, battue, torturée par l’eau, électrocutée, et harcelée sexuellement et même menacée de viol et de meurtre. Mes parents ont alors vu que ses cuisses étaient couvertes de contusions.

Saoud al-Qahtani, l'un des principaux conseillers royaux, était présent plusieurs fois lorsque Loujain se faisait torturer, a-t-elle déclaré. Parfois, M. Qahtani se moquait d'elle, parfois il menaçait de la violer, de la tuer et de la jeter dans les égouts. Elle a déclaré que M. Qahtani, accompagné de six de ses hommes, l'avait torturée toute la nuit pendant le mois de Ramadan, le mois de jeûne pour les musulmans. Il avait forcé Loujain à manger avec eux, même après le lever du soleil. Elle leur demandait s'ils comptaient manger la journée pendant le ramadan. L’un des hommes lui répondit : « Personne n'est au-dessus de nous, pas même Dieu. »

Une délégation de la Commission saoudienne des droits de l'homme lui a rendu visite après la diffusion de ces informations. Elle a raconté à la délégation tout ce qu'elle avait enduré. Elle leur a demandé s'ils la protégeraient : «Nous ne pouvons pas», ont répondu les délégués.

Quelques semaines plus tard, un procureur lui a rendu visite pour prendre son témoignage. Après le meurtre de M. Khashoggi, l’Arabie saoudite a affirmé que certains responsables commettaient parfois des erreurs et utilisaient leur pouvoir de manière abusive. Pourtant, nous attendons toujours que justice soit rendue.

J'aurais préféré écrire ces mots en arabe dans un journal saoudien, mais après l’arrestation de ma sœur, les journaux saoudiens ont publié son nom, ses photos et l'ont qualifiée de traître. Les mêmes journaux ont dissimulé les noms et l’identité des hommes qui pourraient encourir la peine de mort pour le meurtre de M. Khashoggi.

Même aujourd'hui, je suis déchirée à l'idée d'écrire à propos de Loujain, craignant que le fait de parler la mette en danger. Mais ces longs mois et l’absence de tout espoir n’ont fait que renforcer mon désespoir de voir les interdictions de voyager imposées à mes parents, qui se trouvent en Arabie saoudite, et de voir ma brave sœur libérée.

Alia Al-Hathloul, sœur de Loujain, l’une des militantes détenues dans les prisons saoudiennes.

Article paru dans The New York Times Magazine, traduit par l’équipe du site

 

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