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« Aucune autre option que l’exil » : une journaliste saoudienne raconte pourquoi elle a fui son pays

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À la fin de l’année dernière, on a cru un instant que l’Arabie saoudite était en passe de connaître un changement radical. Selon Reem Sulaiman, journaliste saoudienne, les mêmes responsables de l’assassinat de Khashoggi détiennent toujours le pouvoir.

Reem Sulaiman, comme son compatriote assassiné avant elle, a été contrainte à l’exil après avoir, par ses déclarations, attiré l’attention de Saoud al-Qahtani, le plus haut conseiller royal.

Homme de confiance du prince héritier, Qahtani a été impliqué dans l’assassinat de Khashoggi par le procureur saoudien. Il a été sanctionné par plusieurs alliés saoudiens, dont les États-Unis.

La jeune femme, qui s’adresse en exclusivité à Middle East Eye depuis les Pays-Bas où elle a déposé une demande d’asile, affirme que l’influence de Qahtani reste intacte, en dépit de tout.

« Le principal initiateur de la vague d’abus à l’encontre des militants et des opposants à l’intérieur du royaume est toujours en fonction », indique Reem Sulaiman à MEE.

« Je veux parler de Saoud al-Qahtani, ancien conseiller du prince Mohammed ben Salmane, parce qu’il contrôle Twitter et qu’il est responsable de l’orientation des rédactions dans tout le pays ».

Qahtani, qui, avec la bénédiction de Mohammed ben Salmane, a mené une guerre de l’information contre toute voix saoudienne divergente de la ligne prônée par la cour royale, a disparu des yeux du public depuis le scandale Khashoggi, qui a éclaté en octobre.

À la différence des militants des droits des femmes et des autres Saoudiens dont les opinions ont été jugées dangereuses par les dirigeants de Riyad, Qahtani reste apparemment en liberté.

Selon le Washington Post, le prince héritier lui demande encore régulièrement conseil.

La vie à la cour royale saoudienne est restée, semble-t-il, quasiment inchangée.

Tout espoir s’est envolé de voir l’attention internationale à laquelle le royaume se heurte aujourd’hui inciter son prince héritier de 33 ans desserrer son emprise ou restreindre son pouvoir – surtout après un remaniement ministériel qui, en fait, a renforcé sa domination.

« Le pays est dirigé par un régime totalitaire et personne ne peut prendre la moindre décision sans le consentement des détenteurs de l’autorité suprême », se désole la jeune journaliste, déplorant la situation « extrêmement horrible et invraisemblable » dans laquelle se trouve son pays.

Or, comme beaucoup de Saoudiens, Reem Sulaiman n’est pas sûre que le problème incombe à l’héritier du trône saoudien en personne. Elle se demande si l’étouffement brutal des voix indépendantes ne serait pas en fait à l’initiative de son entourage.

« Je me pose tous les jours la même question : ‘’Le prince Mohammed ben Salmane peut-il se satisfaire de ce qui se passe, ou ces pratiques sont-elles celles de Saoud al-Qahtani et de ses sbires criminels ? ».

Interdiction de s’exprimer

Élevée à Riyad, Reem Sulaiman s’est forgée une carrière de chroniqueuse dans plusieurs journaux contrôlés par le gouvernement, tels que Mecca, Al-Wiam et Anha.

Contrairement à Khashoggi, elle n’était pas très connue. Elle avait certes écrit pour des journaux proches de la famille régnante, mais était loin d’appartenir au cercle des initiés de la cour royale.

Ses chroniques n’étaient pas controversées, du moins le croyait-elle.

Mais l’été dernier, l’un des assistants de Qahtani s’en prend à Reem Sulaiman et lui interdit de s’exprimer selon un ordre venant directement du conseiller du prince héritier.

Elle se demande alors ce qu’elle a bien pu écrire pour s’attirer leurs foudres mais les soupçonne de se méfier de son esprit indépendant.

« Ce qui les dérangeait, c’est que mes écrits émanent de ma propre conscience, et n’expriment pas ce que veut entendre le conseiller Saoud al-Qahtani », explique-t-elle.

Les atteintes saoudiennes à la liberté d’expression ne sont pas nouvelles.

L’étranglement de la pensée intellectuelle indépendante s’est cependant considérablement resserré depuis l’arrivée au pouvoir de Mohammed ben Salmane en 2017.

« Tous les intellectuels et écrivains n’ayant pas participé aux campagnes de trahison et à la tromperie de l’opinion publique auxquelles le pays est encore soumis ont été pris pour cible », raconte Reem Sulaiman.

Choquée et bouleversée par l’avertissement de Qahtani, Reem Sulaiman cessa d’écrire. Mais peu après, son domicile fut pris d’assaut par des hommes « armés jusqu’aux dents », et elle fut appréhendée.

Pendant deux jours, la chroniqueuse fut interrogée, insultée et soumise à ce qu’elle appelle de la « violence psychologique ». Ses ravisseurs l’ont interrogée sur ses articles et ses tweets.

Aujourd’hui encore, elle ne comprend pas pourquoi elle a dû subir cette épreuve, alors qu’elle avait suivi à la lettre les instructions du pouvoir.

« C’est la question à laquelle personne ne peut répondre. Arrestations et entraves à l’expression ne sont pas régies par des lois ou règlements spécifiques », explique-t-elle.

Pour quelle autre raison, note-t-elle, l’économiste Essam al-Zamil aurait-il été arrêté juste après son retour des États-Unis avec une délégation officielle ?

« Il en va de même pour cheikh Muhammad al-Arifi, dont les plaidoyers et les activités académiques furent interrompus, et qui fut placé en résidence surveillée », se souvient-elle.

Attaques en ligne

Aujourd’hui, Reem Sulaiman se retrouve à quelque 5 500 kilomètres de Riyad, de Qahtani et de ses acolytes. Elle vit en sécurité aux Pays-Bas et a profité de son exil pour faire le point sur son expérience et sur la campagne de terreur à laquelle est soumis son pays.

Le mois dernier, elle s’est inscrite sur Twitter, où elle a détaillé sa détention, son interrogatoire, son bâillonnement et finalement son évasion via Bahreïn.

« Si j’ai fait ça, c’est à cause de ce que j’ai vécu, et des descriptions que je tiens de la bouche de mes interrogateurs sur les viols horribles et les exactions épouvantables dont ont été victimes de nombreuses femmes pendant leur détention », explique-t-elle.

« Ce fut une épreuve pour mon humanité... Dois-je révéler tout cela et jeter une lumière crue sur leurs souffrances, ou choisir de me taire et trahir alors mes principes ainsi que ceux des victimes soumises au fouet des tortionnaires ? »

Son choix n’a pas été sans conséquences.

Dès qu’elle a commencé son récit, désormais frappé d’infamie, une avalanche de ragots hostiles s’est déversée sur elle en ligne, une tactique familière utilisée par les autorités saoudiennes pour discréditer leurs opposants.

Cette armée de robots et de trolls sur Twitter, apparemment recrutée à la demande de Qahtani, a pour nom « les mouches ».

« Tous ceux qui ont osé critiquer ou dénoncer l’injustice subie et s’élever contre elle en ont pâti. Je remercie Dieu que mon sort n’ait pas dégénéré en meurtre et mutilation. »

La jeune journaliste a été accusée en ligne d’être un agent du Qatar – le riche État gazier à la frontière orientale de l’Arabie saoudite, avec lequel le royaume est englué dans un contentieux dramatique.

« Si j’avais voulu être un agent, j’aurais choisi de rester dans mon pays pour servir d’agent au gouvernement saoudien », précise-t-elle. « Alors j’aurais pu bénéficier des privilèges, des salaires extravagants et de relations étroites avec les conseillers de la cour royale. »

« Quant aux accusations sur mes prétendues activités d’agent du Qatar », ajoute-t-elle, « elles font partie des accusations classiques à l’encontre de tout critique ou adversaire. Ce fut le cas avant la crise du Golfe : on accusait les gens d’être à la solde des Houthis, de l’Iran et des Frères musulmans. »

Autre ligne d’attaque lancée contre elle : l’accusation de n’être, en fait, pas saoudienne du tout, une autre tactique, employée contre Khashoggi avant elle.

Affirmation « ridicule », affirme-t-elle, « qui ne mérite même pas de réponse ».

« Je reçois toujours des menaces, mais pas au même rythme que les premiers jours, après l’annonce de mon départ du pays et mes révélations sur ma tragique expérience. Mais si je recommence à travailler dans les médias, ou fais des apparitions, surtout à la télévision, je pense recevoir de nouvelles menaces. »

Vie dans la peur

Malgré tout, elle continue de ressentir la pression des responsabilités : s’exprimer, défendre les militants, écrivains, dissidents et malheureux qui sont toujours derrière les barreaux en Arabie Saoudite.

La seule chose qu’elle regrette, confie-t-elle, c’est de devoir le faire loin de chez elle.

« Je dois malheureusement admettre que le gouvernement saoudien n’a laissé aux militants et autres opposant aucune autre option que l’exil. Tout intellectuel investi dans les affaires publiques peut soit rejoindre le cercle des courtisans, soit quitter le pays, soit se retrouver en prison. Opter pour le silence n’est même plus une décision judicieuse », déplore-t-elle.

« En fait, les prisons du royaume sont pleines de militants issus de divers mouvements, orientations et sectes. Tout le monde vit dans la terreur. Beaucoup de gens souhaitent quitter le pays, mais certains sont interdits de voyage et d’autres craignent d’être arrêtés à l’aéroport pour tentative d’évasion dans l’intention de rejoindre l’opposition à l’étranger ».

L’alternative de l’incarcération est pire, indubitablement.

Des militantes des droits des femmes, dont la plupart ont été arrêtées alors même que le royaume venait d’autoriser les femmes à conduire, auraient été victimes d’abus sexuels en détention.

Certains rapports révèlent que Qahtani a rendu visite à la mère de Reem Sulaiman pour tenter de la contraindre à faire de faux aveux, et qu’il a personnellement supervisé la torture d’une militante.

« La situation des droits de l’homme est la plus critique. Aucun organe de contrôle n’est en charge de défendre les droits des détenus dans les prisons. Les internés n’ont pas droit à un avocat et les visites occasionnelles des familles sont également interdites », rapporte la chroniqueuse.

« Ce qui a été publié sur les abus ne lève que le coin du voile, et je suis convaincue que d’autres incidents terribles, horribles, voire des meurtres, restent encore à corroborer ».

Pour le moment, Reem Sulaiman ne voit pas de moyen immédiat de mettre fin à ces abus en constante augmentation.

« Nous ne vivons pas sous de réelles institutions étatiques et la démocratie n’est pas appliquée », note-t-elle. « Le peuple n’a ni voix au chapitre, ni droit à une quelconque opinion ».

Néanmoins, la pression internationale peut servir, espère-t-elle, en se félicitant de la récente requête émise par les députés britanniques pour rendre visite aux militants détenus. Jeudi, le groupe multipartite a signalé que Riyad n’avait pas souhaité répondre à sa demande.

Sa procédure officielle de demande d’asile aux Pays-Bas est toujours en cours, mais Reem Sulaiman est convaincue qu’elle sera acceptée.

Elle a cependant l’intention de rentrer un jour au pays, en temps opportun.

« Quand les prisonniers d’opinion sortiront de détention et que les activistes pourront s’exprimer », se promet-elle.

« Quand l’Arabie saoudite deviendra un endroit sûr pour ses citoyens, et que leur pays deviendra garant de leur liberté, de leur dignité et de leur vie même ».

Source : middleeasteye.net

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