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Socotra, cette île stratégique dans le viseur d’Abou Dabi

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L’avenir de l’île yéménite de Socotra pourrait sonner le glas de la coopération entre Riyad et Abou Dabi dans la guerre meurtrière que les deux monarchies mènent au Yémen.

Socotra, cette île stratégique dans le viseur d'Abou Dabi

Un bras de fer médiatico-géopolitique se trame depuis quelques semaines en marge de la guerre au Yémen. Au-delà du martyr dont est quotidiennement victime le peuple de l’un des pays les plus pauvres de la planète, c’est sur un îlot situé à 350 kilomètres que l’une des partitions les plus importantes du conflit se joue actuellement.

Depuis quelques jours en effet, la stratégie inavouée des Émirats arabes unis (EAU) au Yémen, et plus largement dans les eaux bornant le détroit stratégique de Bab-al-Mandeb, éclate au grand jour.

Alors que la fédération est officiellement engagée aux côtés de l’Arabie saoudite pour contrer les Houthis, l’enchaînement des faits de ces dernières semaines indique que la riche monarchie suit les plans d’un agenda bien particulier.

À terme, cette partition jouée en solo pourrait même conduire à une tension inédite entre les deux poids lourds de la coalition arabe.

Car depuis quelques jours, des forces spéciales émiraties ont débarqué sur l’île de Socotra provoquant la colère de la population locale.

Officiellement, Abou Dabi a argué d’une volonté d’aider l’île sur les plans éducatif, sanitaire et de coopération bilatérale pour justifier son débarquement. Mais pour nombre de Yéménites, il s’agit plutôt d’une violation inacceptable de leur souveraineté, et d’une volonté de mettre sous tutelle un territoire stratégiquement bien situé au cœur de l’océan indien.

Le contrôler, c’est en effet permettre aux Émirats arabes unis d’achever leur désir de faire main basse sur des points névralgiques au cœur d’un axe maritime par lequel transite une part substantielle du pétrole mondial.

Pour bien comprendre cette politique conduite par Abou Dabi, il faut remettre en perspective l’engagement du pays dans la guerre lancée en mars 2015.

Une forte valeur géostratégique

Acteurs pivots de la coalition aux côtés des Saoudiens, les Émiratis ont en effet engagé des moyens considérables dans la confrontation. Mais si pour Riyad, l’objectif est surtout l’anéantissement de la milice houthie qu’elle considère comme le bras armé de l’Iran au sud de la péninsule, l’agenda des Émirats s’est plutôt porté dans deux directions divergentes.

Dans l’esprit de Mohammed ben Zayed (MBZ), l’implication émiratie doit d’abord écraser le puissant mouvement d’al-Qaïda au Yémen. Depuis de nombreuses années, le réseau terroriste – connu sous sa dénomination d’al-Qaïda dans la Péninsule arabique, AQPA – est en effet solidement implanté dans certaines régions du pays, profitant de l’état de délabrement du pays et des nombreuses bavures de l’armée américaine pour asseoir son influence.

Dans l’esprit de Mohammed ben Zayed (MBZ), l’implication émiratie doit d’abord écraser le puissant mouvement d’al-Qaïda au Yémen.

Mais au-delà de cet engagement antiterroriste, les décideurs émiratis lorgnent surtout sur les côtes yéménites pour projeter leur puissance dans des rivages à forte valeur géostratégique. En témoigne, la priorité pour leur armée de prendre possession des régions méridionales du Yémen, en particulier les villes côtières.

Dès le départ de leur mission, les forces émiraties se sont concentrées sur la «libération» des territoires du sud avec en ligne de mire le grand port d’Aden. Contrôlée par les forces spéciales d’Abou Dabi et parsemée d’étendards à la gloire de MBZ, l’ancienne capitale du Yémen du Sud est devenue de facto un protectorat émirati.

Poursuivant cette stratégie de pousser son influence sur les littoraux, l’essentiel de l’effort de guerre de la riche monarchie ne s’est donc pas concentré dans le combat contre les Houthis au nord et ce, au grand dam de l’état-major à Riyad dont l’incapacité à protéger le ciel saoudien des missiles balistiques houthis vire à l’humiliation.

Non contente d’abandonner son allié au nord car obnubilée par son désir de pousser son avantage vers le sud, Abou Dabi n’hésite d’ailleurs pas à unir ses forces avec des factions sulfureuses, comme en témoigne son alliance dans la ville de Ta’izz avec la brigade salafiste d’Abou al-Abbas, laquelle a pourtant été placée sous sanctions en octobre dernier par le Trésor américain.

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C’est d’ailleurs ce même dessein qui a poussé Abou Dabi à amplifier sa relation bilatérale avec des pays situés de l’autre côté de la mer Rouge.

Signe de cette ambition, le gouvernement émirati a récemment renforcé sa coopération avec l’Érythrée, où il a même installé une base militaire.

Mais dans cette course aux alliances dans cette zone hautement stratégique, Abou Dabi est en compétition ouverte avec l’axe Turquie-Qatar qui a, de son côté, considérablement renforcé son partenariat avec d’autres acteurs régionaux de premier plan comme le Soudan et la Somalie.

Récemment, Doha et Ankara ont même signé des accords de coopération en vue d’établir de nouveaux ports et autres bases militaires dans ces deux pays.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Recep Tayyip Erdoğan a visité en personne Khartoum et Mogadiscio il y a quelques mois non sans avoir signé une série d’accords, notamment dans les domaines logistique, l’entraînement militaire et la coopération navale.

Quant au président somalien confronté à une rébellion de la part de certaines régions voulant faire sécession (comme le Somaliland dont les dirigeants ne cachent plus leur alignement sur Abou Dabi), sa présence ces derniers jours à Doha confirme sa volonté de faire du Qatar un allié stratégique majeur dans son projet de redresser le pays.

C’est donc à l’intérieur de ce grand puzzle de rivalités régionales qu’il faut resituer la question de l’île de Socotra. Mais alors qu'Abou Dabi tablait sur une discrète invasion du territoire, la levée de boucliers de la population locale, de même que la vive réaction du gouvernement yéménite en exil – et allié de Riyad – qui s’est même plaint du coup de force auprès du Conseil de sécurité de l’ONU, ont passablement irrité les dirigeants de la fédération.

Car n’abritant aucune position houthie et loin du théâtre des opérations qui a justifié l’implication de la coalition, la mainmise par les forces émiraties a démontré au grand jour l’agenda caché de MBZ pour qui l’occupation, la partition puis l’inféodation d’une partie du Yémen semble faire partie du prix à payer pour faire des Émirats une puissance régionale de premier plan.

Quitte à se froisser à terme avec le voisin saoudien et au mépris des droits inaliénables d’une population yéménite dont la détermination à sortir du joug d’une occupation étrangère est une constante de l’histoire.

Source : MiddleEastEye

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