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France-Algérie: mission délicate pour Le Drian à Alger

France-Algérie: mission délicate pour Le Drian à Alger
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Par AlAhed avec Le Point

Un quotidien algérois, Reporters, résume assez bien la visite de Jean-Yves Le Drian à Alger jeudi et vendredi à Alger: «Le Drian à Alger, 48 heures pour les mises au point».

Cette troisième visite du chef de la diplomatie française en Algérie depuis début 2020 et le début du mandat du président Abdelmadjid Tebboune veut confirmer la tendance vers l'apaisement entre Alger et Paris après des mois de tensions durant la crise politique de 2019 qui a secoué l'Algérie et les quelques moments de tensions émaillant la relation bilatérale.

Une manière de consolider l'entente entre les deux présidents, MM. Macron et Tebboune, qui échangent souvent directement ou indirectement, sur les questions internes, mais surtout sur les dossiers régionaux. «Cela se passe très bien au plus haut niveau, confie une source officielle algérienne. Côté français, pas d'échos, la communication se réduit aux traditionnelles postures protocolaires. Il reste cependant des questions en suspens, comme la coopération économique ou la question mémorielle. Là, il y aura des ''réglages'' à opérer, des deux côtés, car nous avons l'impression, parfois, que Paris n'a pas encore compris que les choses changent ici.»

Loin des piques échangées entre Alger et Paris

C'est peut-être pour répondre à cette défiance que M. Le Drian a entamé sa déclaration après sa rencontre avec le président algérien en abordant le très sensible contexte politique interne algérien.

«Le président [Abdelmadjid] Tebboune a affiché ses ambitions de réformes des institutions pour renforcer la gouvernance, l'équilibre des pouvoirs et les libertés (…) Il appartient aux Algériens et à eux seuls de traduire les aspirations qui se sont exprimées avec civisme et dignité en une vision politique avec des institutions aptes à la concrétiser», a déclaré M. Le Drian apportant ainsi une sorte de soutien tacite de la France à la feuille de route des autorités algériennes, contestée par une partie de l'opposition. Dans moins de deux semaines, les Algériens sont appelés à voter par voie référendaire le projet de révision constitutionnelle, qui, selon le nouveau pouvoir algérien, «répondra aux aspirations du hirak», le mouvement populaire qui a fait tomber le système Bouteflika le printemps 2019.

Nous sommes loin des piques échangées entre Alger et Paris au lendemain de l'élection présidentielle algérienne du 12 décembre 2019: la France hésitant encore à l'époque entre l'agenda du système algérien et celui de l'opposition et du hirak. Mais la ligne «hard liner» de Le Drian et le «pragmatisme» élyséen ont fini, semble-t-il, par stabiliser la tension sur la ligne Alger-Paris. Jeudi, à Alger, Le Drian pouvait calmement se féliciter au palais présidentiel: «Je suis heureux de constater que notre relation bilatérale connaît un nouvel élan.»

La question centrale mémorielle

Un élan porté aussi par le chantier mémoriel entamé par les deux pays avec la nomination des historiens Benjamin Stora, côté français, et Abdelmadjid Chikhi, côté algérien, pour travailler chacun sur ce dossier. «Nous souhaitons que les deux historiens accomplissent leur travail dans la vérité, la sérénité et l'apaisement pour régler ces problèmes qui enveniment nos relations politiques, le climat des affaires et la bonne entente», avait déclaré le président algérien en juillet dernier. La restitution des restes mortuaires des résistants martyrs algériens par la France en juillet dernier a profondément marqué ce «nouvel élan». D'ailleurs, jeudi à Alger, Le Drian n'a pas manqué l'occasion pour aborder la question: «le président Macron a engagé dès 2017 une démarche de lucidité sur l'histoire de la colonisation et la guerre d'Algérie. Il a démontré par des actes forts comme la remise à l'Algérie de restes mortuaires de combattants algériens conservés au musée de l'Homme».

Ces convergences et autres satisfecit butent néanmoins sur d'autres dossiers: l'économie et la vision du règlement des crises régionales.

Le champ économique français réduit

Plusieurs observateurs s'inquiètent de ce qu'ils pressentent comme une tendance: des sociétés françaises bien installées en Algérie commencent à perdre leurs marchés. La gestion du métro d'Alger ne sera plus assurée par la RATP- El Djazaïr (filiale de la RATP-Développement), alors que Suez est en train de perdre son contrat de gestion de la Seaal, régie de l'eau algéroise. Il faudrait ici mentionner les tensions autour de Total et le refus du gouvernement algérien de l'autoriser à racheter les actifs algériens d'Anadarko ou encore les retards de l'ouverture d'une usine PSA Peugeot-Citroën à Oran. Et encore Alstom qui peine à décrocher de nouveaux contrats de réalisations de tramways alors que, comme le souligne la lettre Maghreb confidentiel concernant le BTP «l'offre française a pratiquement disparu, laminée par la concurrence turque et chinoise». À noter aussi que la nouvelle loi sur les hydrocarbures, avec ses incitations fiscales, met les majors françaises comme Total face à une rude concurrence.

Pour rappel, la visite de M. Le Drian intervient quelques jours après la tournée en Algérie d'une délégation de haut niveau du comité central du Parti communiste chinois pour signer un important accord de coopération économique et technique à Alger. Un accord actant, selon des observateurs, comme le premier pas de l'intégration de l'Algérie dans la nouvelle route de la soie chinoise.

Ces dossiers sont sur la table des pourparlers et la visite algéroise de M. Le Drian permet aussi d'actualiser la donne par rapport aux engagements et promesses des uns et des autres actés lors de la 6e session du Comité mixte économique algéro-français, tenue à Alger le 12 mars 2020.

«La question pour nous n'est pas d'exclure automatiquement la France des contrats en Algérie, mais il faut arriver à une nouvelle formule d'entente sur les dossiers économiques différente du passé, du temps où sous Bouteflika, certains contrats profitaient à la rapine de l'oligarchie», précise une source officielle algérienne sous couvert de l'anonymat.

Côté français, on mise beaucoup sur les gestes symboliques, principalement liés au dossier mémoriel, pour «amadouer» Alger et tenter de gagner par les sentiments nationalistes ce que le pragmatisme économique n'a pu glaner, comme l'analyse l'agence italienne Agenzia Nova.

Libye: Alger se méfie de l'axe Paris-Le Caire

Enfin, sur les questions régionales et les dossiers malien et libyen, la convergence est, dans la forme, de mise. À Alger, le chef de la diplomatie française a plaidé pour une plus grande implication des pays voisins de la Libye dans la recherche d'un règlement politique de la crise qui secoue ce pays. Paris milite pour l'organisation d'une réunion des voisins de la Libye et M. Le Drian doit se rendre dans ces différents pays pour concrétiser ce projet. Mais cette approche est contredite par la dernière initiative lancée par Paris sur le dossier libyen.

Par la voix de son ambassadeur au Caire, Stéphane Romatet, la France a annoncé, le 10 octobre, lancer une nouvelle initiative politique pour la Libye en coordination avec l'Égypte. Or, les deux pays sont des soutiens avérés du maréchal Khalifa Haftar (un proche de l'ex-ministre de la Défense Le Drian), une des parties du conflit et leur initiative risquent de parasiter la prochaine rencontre inter-libyenne prévue en Tunisie sous l'égide des Nations unies. «La France considère l'Égypte comme un partenaire principal pour la stabilité de la région et le règlement des conflits», a déclaré le diplomate français au Caire. Or l'Algérie et l'Égypte maintiennent des lignes de conduite contradictoires sur le règlement de la crise libyenne. Pour rappel, Le Caire avait menacé d'intervenir militairement en Libye et le Parlement égyptien a voté, en juillet, une éventuelle intervention armée en Libye si les forces du gouvernement de Tripoli continuent leur avancée vers l'est du pays. Par ailleurs, Alger n'est pas sur la même ligne française dans son hostilité anti-Erdogan sur le front libyen ou concernant les tensions dans l'est de la Méditerranée. Même le secrétaire d'État américain Mark Esper a évité de «faire monter» Alger contre ses alliés chinois et russes et son ami turc lors de sa dernière visite.

Mali: le «mauvais signal»

Sur le dossier malien, Alger et Paris semblent converger en réclamant la stricte mise en œuvre des accords de paix conclus en 2015 sous la tutelle de l'Algérie.

«Au Mali nous avons, comme l'Algérie, salué la mise en place d'une transition. Celle-ci doit conduire à la tenue d'élections ouvertes, libres et transparentes et au rétablissement de l'ordre constitutionnel. Comme l'Algérie, nous appelons à l'application d'ensemble de l'accord de paix d'Alger», a déclaré M. Le Drian jeudi.

Mais cette convergence des points de vue bute sur les dernières évolutions au Mali avec la récente libération de l'otage française Sophie Pétronin et la relaxe, par Bamako, de plusieurs dizaines d'éléments extrémistes armés. «Une affaire mal perçue par Alger, dont la doctrine antiterroriste est de ne pas souscrire à la demande de rançon ou de répondre favorablement au chantage des prises d'otages», souligne le quotidien Reporters qui parle d'un «mauvais signal envoyé aux groupes terroristes actifs au Mali et dans la bande sahélo-sahélienne».

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